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Le travail va-t-il disparaître ?
à déterminer
Pierre-Jean Dessertine

Le café-philo d'Apt ne pourra plus se réunir au Restaurant de La Tour de l'Ho. Il recherche un lieu d'accueil sur Apt.

Ce peut être un autre établissement bar-restaurant, ou aussi un espace dans un établissement public s'il permet d'apporter une collation à consommer sur place dans le respect des lieux.

Email :
cafephilo.apt@gmail.com


La démocratie est-elle illusoire ?


Compte-rendu Café-philo Apt du 22/02/2013

Présentation de la question par Jacques Roux

Le problème de la démocratie n’est pas abordé de front, mais  selon un angle original.
C’est la notion de représentation, dans sa généralité, qui sert de voie d’entrée dans la problématique.
La représentation est considérée comme le symptôme d’un fonctionnement social pathologique. Elle est en effet essentiellement normative : l’anormal serait ce qui n’a pas droit à la représentation.
La représentation peut donc être lue comme l’expression d’une configuration psychologique névrotique. Le névrose n’est-elle pas une crispation sur des signes de valeurs afin d’y faire rentrer à tout prix tout ce qui advient ?
Cette interprétation serait confirmée dans le champ politique, par les deux domaines d’exclusion de la représentation :
• la monarchie absolue,
• l’exigence populaire de démocratie directe.
Le monarque absolu exclut la représentation parce que son action vaut toujours pour elle-même ; mais il en est de même du peuple qui agit pour refuser le pouvoir établi.
C’est pourquoi la bourgeoisie crée la catégorie psychiatrique de « paranoïa ». Elle disqualifie ainsi comme cas pathologique le monarque qui prétend tout régenter avec ordre et clarté.
Mais le peuple révolté subit le même sort car, selon l’orateur, la catégorie psychiatrique de « schizophrénie » a été créé par la bourgeoisie pour disqualifier comme pathologique son comportement fauteur de troubles.
Entre ces deux pôles – l’omnipotence du monarque et la confusion de la démocratie directe du peuple – la bourgeoisie, arrivée au pouvoir, a ménagé l’espace de la représentation.
Dans le domaine politique cela se traduit par la démocratie élective de représentants des sociétés occidentales depuis les révolutions de la fin du XVIII° siècle.
L’orateur approfondit la compréhension du champ politique actuel à travers cette grille d’interprétation psychiatrique. Notre démocratie élective exprime la névrose bourgeoise. Comme toute névrose, elle se développe sur un refoulement, celui d’une réalité sociale infiniment plus riche que les représentants qu’elle promeut voudraient la faire paraître ? Cette richesse est représentée par le peuple, dont la prétendue schizophrénie n’est que l’expression de l’angoisse bourgeoise face à la possibilité d’un monde qui aurait mis bas toutes ses valeurs, en particulier sa valeur suprême : la valeur d’échange (l’argent).
Si bien que cette présentation se termine sur une note optimiste. Le monde névrosé bourgeois est une impasse qui ne peut que mener à la mise à découvert de la vitalité sociale qu’il refoule. L’orateur s’appuie en particulier sur des mouvements actuels de réforme politique qui lui paraissent prometteurs. C’est le cas du projet de refondation constitutionnelle initié par Étienne Chouard. Ce projet évacue en effet la représentation en préconisant la désignation des responsables politiques par tirage au sort.
Références (site Internet de Jacques Roux) :
http://melchisedek.free.fr/amphibologie/
http://melchisedek.free.fr/encoreuneffort/

Débat

Les participants ont exprimé leur intérêt pour l’acuité du regard sur la démocratie apporté par cette approche psychiatrique. Ils ont cependant surtout échangé sur les problèmes que pose notre système politique actuel qui se proclame « démocratie », prenant au mot, et de manière concrète, l’intitulé de la soirée « la démocratie est-elle illusoire ? ».
Ce fut surtout l’illusion d’être « représenté » par les élus qui fut soulignée. Ceux-ci, en effet, ont été décrits comme une élite dominante qui arrive relativement bien à se perpétuer, en s’appuyant en particulier sur la complaisance des médias pour franchir les échéances électorales. Outre cette complaisance, ont été dénoncés en particuliers : les formations élitistes (Sciences Po, ENA, etc), le cumul des mandats, la reconductibilité indéfinie des mandats, la mainmise des partis sur les candidatures et le rôle déterminant de l’argent dans les élections.
Mais les échanges ont permis aussi de mettre en valeur d’autres aspects de la vie politique qui ont amené à nuancer ce diagnostic négatif. Ainsi a été mis en évidence le rôle incontestable de représentant et de gestionnaire désintéressé que peut prendre très souvent l’élu local, surtout dans les petites communes ou collectivités. On a également souligné l’importance d’espaces nouveaux de démocratie directe sur Internet qui ont montré leur potentiel en certaines occasions, en particulier lors du référendum sur le traité constitutionnel européen de 2005. On a enfin reconnu la responsabilité des citoyens dans l’ankylose de la démocratie représentative : ce sont eux aussi qui acceptent d’être divertis au lieu de surveiller les agissements de leurs élus, comme ce sont eux qui se laissent très souvent séduire par les sollicitations passionnelles (les images de la figure paternelle, du sauveur, de la peur, etc.) au lieu de privilégier la raison et le débat sur les problèmes de la société.

Café-philo du 22 février 2013



En préparation de notre débat du 22 février, voici un texte de Jacques ROUX qui en assurera la présentation.

Une approche psychodynamique de l’idée de démocratie

La paranoïa est le dispositif psychique dont l’on tend à affubler celui qui affectionne l’organisation politique de type monarchiste et de façon général de type « autoritaire ». C’est le concept que les bourgeoisies européennes ont inventé pour mettre hors d’état de nuire tout individu susceptible de vouloir restaurer un tel régime. Il apparaît à l’issue de la révolution Française et fait toute l’autorité de l’expertise psychiatrique naissante à partir du code pénal de 1810. Définition : hypertrophie du moi, psychorigidité, sentiment de grandeur, délire en secteur ou en réseau avec conservation de l’ordre et de la clarté des jugements et des idées dans les autres domaines.

La schizophrénie désigne le défaut ou le déficit mental que l’on attribue à tout acteur susceptible de remettre en question l’ « ordre des choses », du moins tel qu'il est conçu par la classe dominante en Europe et en Russie à l’époque des menace de soulèvement populaires véritables, soit la fin du XIXème siècle. C’est le désir politique de démocratie pure, c’est-à-dire de la justice interclasses et du partage des pouvoirs sans rapports de domination, qui caractérise les différentes « personnalités schizoïdes » que le XXème siècle cherchera à « diagnostiquer » voire à stigmatiser, et en tout cas à maintenir à distance des décisions et du champ social de l’autorité et de la représentation. Définition : délire chronique dissociatif avec affaiblissement global des facultés intellectuelles, dissociation des idées entre elles et dissociation entre les idées et les affects (que l’on appelle « discordance »).

Ces deux « psychoses » chroniques ne sont donc pour moi pas plus attachées à un dysfonctionnement du corps que ne le sont les « névroses » dont ils sont le complément dans l’ordre des « structures psychopathologique ». Du point de vue de la question de la « représentation » on voit que celle-ci constitue une sorte de passage obligé entre les positions historiques et anthropologiques des monarchies et des empires où elle n’a aucune nécessité d’existence en tant que telle, et aucune fonction à remplir, et le régime de la démocratie idéale (c’est-à-dire non représentative) dans laquelle elle devient tout aussi superflue, puisque les institutions permettent à l’opinion pondérée des acteurs d’influencer les décision nationales au prorata probabiliste de ce que veut le plus grand nombre, et qu'en outre toutes les procédures constitutionnelles tendent à favoriser les conditions du débat impliquant directement les citoyens de la base.

La paranoïa est la façon d’être qui privilégie la richesse et l’importance des acteurs (règne de la quantité).
La schizophrénie est l’attitude qui recherche à interroger en chaque être la présence et l’implication (règne de la qualité).

Entre ces positions extrêmes et c’est peut-être pour ça qu'elles sont dites « psychotiques », je les dirais plutôt « entières » car elles sont « totalisantes », il se trouve donc une zone de partage correspondant à la névrose bourgeoise et à l’étirement des processus de la « représentation » entre d’une part les processus obsessionnels de sélection (scolaires, entrepreneuriaux, associatifs, …) et de façon antinomique les processus hystériques d’élection festive, ludique, divertissante, médiatiques. Cet espace de la névrose de représentation peut faire penser à ce que Michel Clouscard distingue dans « La bête sauvage » comme capitalisme monopoliste d’état (CME) et capitalisme concurrentiel libéral (CCL), ou bien à la façon dont il oppose marché de la production opprimant le travailleur et marché du désir émancipant les possédants.

Une telle structure oppose, quoiqu'il en soit, les procédures subjectives et objectives de la « représentation », à une attitude qui ne peut être que la « présentation » de l’être ou son « expression » non médiatisée par l’autre, par l’institution, à la limite, par la langue. Il y a un usage immédiatement représentatif de la langue comme on peut en faire un usage directement ou immédiatement expressif.


Une pseudo-démocratie qui se crispe sur des procédures médiatisées et déléguées de l’expression mise en commun, vise davantage à recréer des foyers de dureté et à figer la structure du rapport des classes, là où une démocratie résolument participative et visant à court-circuiter systématiquement tous les errements de la représentation, vise à détendre les conflits de prestance et à soulager les rapports de concurrence distinctive qu'ils génèrent dans le champ social.


Le modèle sur lequel nous continuons d’idéaliser la démocratie est plus encore que la constitution d’Athènes, le modèle de société préconisé par le Christ, dont on ne peut pas dire qu'il ait été mis en application. Il faut dire qu'il n’avait pas proposé de modèle de constitution. Il a donné l’ « idée » de l’objet dans une forme pour nous très complémentaire de la Grèce, l’idée sans le programme. Il en a donné l’idée par sa seule attitude politique.


Mais il reste que ce dernier procédé fait l’objet d’un ostracisme de la part des groupes de pression (qui sont aussi des groupes de « représentation »), même lorsqu'ils sont plus discrets encore que les francs-maçons ou que l’opus dei. La représentation n’est pas obligatoirement bruyante. Elle n’en est pas moins directement intéressée à toutes les récupérations possibles de prestance, de pouvoir, d’argent, de connaissances utiles, d’informations profitables, de savoirs-faire valorisants.


La représentation reste donc la consistance du fait politique la plus proche du pôle d’extraction des systèmes autoritaires par opposition à toutes les velléités de « participation » (tirage au sort, référendum, jurys citoyens, …) qui constituent la zone de frottement avec ce que serait une démocratie « entière » et donc entièrement folle mais tellement plus heureuse et franche !


Une réalisation historique partielle de ce système est sûrement pour moi le vécu bienheureux des trente glorieuses dans des conditions historiques très particulières, mais où une mise en commun de la protection sociale et une redistribution de fait a été actée et accepté par un consensus longtemps non contesté (au bénéfice il faut le dire du plan Marshall, de l’exploitation du nucléaire, de l’équilibre de la dissuasion, de la guerre froide, d’une évaluation douteuse de l’avenir des retraites …). Il reste que quelque chose d’un heureux partage politique a pu permettre par exemple les conditions du partage d’une médecine qui se sont bien effondrées depuis 1990. La sécurité sociale a su réaliser ce partage presque sans défauts pendant quelques années, réalisant le montage aberrant politiquement, mais combien efficace, d’une enclave de fonctionnement communiste dans l’univers pourtant très présidentiel et représentatif d’un pays en position de reconstruction.

Il va de soi que la pure ou la vraie démocratie émancipée des lourdeurs de la représentation est une utopie. Est-ce une raison pour accepter le rabattement systématique de l’hystérie de consommation ambiante sur les processus d’élection de personnages choisi systématiquement parmi les plus arrivistes, les plus hâbleurs, et les moins intéressés aux partage qu'il placent au pinacle lors des campagnes et oublient dès le lendemain du scrutin.


Le mot « démocratie » sert à toutes les argumentations dans le dispositif des opinions dites « politiques » ; il sert à soutenir tous les projets, toutes les critiques, les espérances les plus variées, les plus incompatibles.  Je voudrais donc  défendre sans parti pris, le sens pleinement politique du concept de démocratie, tel que le présente par exemple EtienneChouard, dans la finalité d’une véritable « représentation » de la « volonté générale » au travers de la volonté du plus grand nombre, et par le seul moyen qui l’exprime objectivement : le tirage au sort.

Le tirage au sort est la seule procédure qui soit susceptible de « rendre présente » sur la scène du gouvernement, l’opinion pondérée statistiquement. Il va de soi que l’élection des représentants ne le permet pas, avec ses rejetons obligatoires, que sont la professionnalisation de la fonction politique, le cumul des mandats, le clientélisme et le lobbying électoral, la collusion avec les experts et donc le court-circuit de la séparation des pouvoirs, la propagande électorale noyautée par les grands groupes de pression, la publicité morale de l’état pour la République et de la République pour l’état, la récupération mutuelle des partis par les médias et des médias par les partis.
Le tirage au sort, à l’instar de l’ « élection des représentants » permet une expression statistique objective de l’opinion moyenne sans sélectionner par mécanisme les personnalités les plus arrivistes, et donc ne correspondant pas à l’homme de base, sans qualité de fascination particulière.


A l’envers des dérives de la « représentation », fétichisme collectif des signifiants du pouvoir, toutes les procédures de tirage au sort ou d’élection portant sur des objets autres que des « représentants », ne peuvent aller que dans les sens d’une expression objective des attentes du plus grand nombre. On se confond donc en arguments devant la difficulté de mise en place de telles procédures (déjà utilisés dans certains pays tels que la Suisse), sur la difficulté pratique de la chose, sa limitation nécessaire à des petites structures, pour la réalisation pratique de procédures qu’un usage du net rendrait maintenant possibles et simples à l’échelle des plus grandes nations.

Le tirage au sort ne s’adresse pas à un « programme » ni à un parti, mais délègue la responsabilité à un acteur responsable de sa seule opinion. Le tirage au sort de volontaires non renouvelables et exerçant sur des mandats courts peut s’accompagner d’un contrôle qui aurait à être pratiqué par des groupes ou des structures elles-mêmes tirées au sort.

Les magistrats ainsi désignés ne représentent plus qu’eux-mêmes une fois en fonction et prennent leurs décisions en leur âme et conscience. De tels officiants (gouvernants ou législateurs) sont soumis à des règles de séparation des pouvoirs qui impliquent aussi les pouvoirs médiatiques, financiers et commerciaux, industriels, et particulièrement bien-sûr les partis politiques.

L'homme va-t-il changer sa nature ?

Compte-rendu Café-philo Apt du 18/01/2013

La question est présentée explicitement comme ouvrant à une réflexion sur une idéologie très débattue de nos jours : le transhumanisme.

La présentation est développée en 3 étapes :
1.      Faut-il prendre au sérieux l’idée que l’homme puisse changer sa nature ?
2.      Le transhumanisme est-il une libération ?
3.      Le transhumanisme est-il une illusion ?

1. Faut-il prendre au sérieux l’idée que l’homme puisse changer sa nature ?
Il est montré d’abord que les hommes ont toujours rêvé d’une nature autre qui serait immortelle.
Mais aujourd’hui si l’on parle de changer de nature, ce n’est plus en s’appuyant sur l’imagination mais sur des réalités :
--> nous avons une expérience vécue des changements de plus en plus intrusifs que la médecine opère en nous.
--> le développement récent de nouveaux domaines scientifiques convergents – les Nanotechnologies, les Biotechnologies, l’Informatique, et les sciences Cognitives (les N.B.I.C.) –  rend un changement de notre nature à portée des techniques rendues possibles par ces savoirs ; ces techniques pourraient en effet abolir les limites auxquelles depuis toujours les hommes ont été confrontés, et tout particulièrement la mort au bout de quelques décennies.
Le transhumanisme est l’idéologie portée par des associations qui s’activent depuis, les années 80, pour promouvoir le développement et l’usage de ces techniques sans réserves.
Ainsi, avec le transhumanisme le changement de la nature humaine est devenu quelque chose de tout à fait sérieux

2. Le transhumanisme est-il une libération ?
Le transhumanisme ne devrait-il pas nous réjouir ? Il préconise de favoriser toutes les techniques utiles à notre bien-être ; il nous annonce la possibilité un avenir de bonheur généralisé !
Pourtant il se heurte à l’écologisme, très populaire de nos jours. L’écologisme récuse le projet de maîtriser la nature et préconise que l’humanité vive en harmonie avec les autres composants de la biosphère.
Il se heurte également à toutes sortes de freins culturels hérités du passé (croyances, morales, mœurs traditionnelles, etc.)
Pour les transhumanistes, l’homme est resté trop timoré par rapport à la nature : il est temps qu’il assume pleinement sa rationalité et les pouvoirs qu’elle lui donne.
Le transhumanisme se place dans le cadre de la philosophie utilitariste définie par Bentham (fin du XVIII° siècle) : Est bien ce qui est utile – est utile ce qui contribue à augmenter le bonheur de la société – le bonheur la société s’évalue par un calcul des plaisirs et des peines de l’ensemble des individus qui la composent – est donc bien tout ce qui augmente la quantité de plaisir et diminue la quantité de peine dans la société.
Le transhumanisme, c’est l’idée que la technoscience apporte de formidables promesses pour augmenter la quantité de plaisirs et diminuer la quantité de peines : elle est donc le bien par excellence pour notre vie sociale.
Si bien que la valeur suprême (le Souverain Bien) en fonction de laquelle doivent se faire tous les choix humains est le bien-être entendu comme plénitude de sensations positives (ou plaisirs). Et les transhumanistes prévoient de changer l’humain en ce qu’ils appellent le « posthumain » pour réaliser cette valeur.
Pour justifier ce changement de notre nature humaine, les transhumanistes se réfèrent à l’humanisme de Pic de la Mirandole qui écrivait dans son Oraison sur la dignité humaine (1486), sous la forme d’une adresse de Dieu à Adam :
« ô Adam, nous ne t'avons donné ni une place déterminée, ni une physionomie propre, ni aucun don particulier, afin que la place, la physionomie, les dons que toi-même tu aurais souhaités, tu les aies et tu les possèdes selon tes vœux, selon ta volonté. Pour les autres, leur nature définie est régie par des lois que nous avons prescrites; toi, tu n'es limité par aucune barrière, c'est de ta propre volonté, dans le pouvoir de laquelle je t'ai placé, que tu détermineras ta nature. (…). Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines. »
Les transhumanistes se donnent le mérite de tirer toutes les conséquences de cette proclamation qui légitime, pour l’homme, le projet de changer sa nature

3. Le transhumanisme est-il une illusion ?
Les transhumanistes considèrent que le posthumain serait « divin » (cf. texte de Pic) parce qu’il exprimerait la réalisation du bonheur par la raison.
Mais ne peut-on pas dire aussi qu’il serait « bestial », puisqu’il réalise une forme de bonheur – par les sensations positives – qui pourrait tout aussi bien être celui de l’animal ? Mon chat, maître dans l’art du bien-être, et qui ne se sait pas mortel, n’est-il pas d’emblée plus proche que moi du posthumain ?
J’aime bien mon chat, mais je ne veux pas être réduit à mon chat. Il me semble qu’en tant qu’humain ma véritable satisfaction doit passer par d’autres voies.
Il faut remarquer la totale évacuation de la culture humaine par le transhumanisme.
En effet, la culture est l’ensemble des créations humaines qui sont reconnues comme méritant d’être conservées et transmises parce qu’elles enrichissent le monde et par là valorisent l’humanité (dans l’idéologie transhumaniste, ce n’est pas le cas de la raison, de la science et de la technique, car elles ne valent que comme moyens pour le bien-être).
La culture, c’est l’invention de nouvelles formes de vie par le seul vivant qui doit inventer ses biotopes parce qu’il n’a pas de biotope assigné.
La culture apporte un type de satisfaction entièrement différents des satisfactions sensibles auxquelles les transhumanistes voudraient limiter les humains : il s’agit d’une satisfaction essentiellement spirituelle (même si elle peut avoir une résonance physique) et qui n’enferme pas l’individu en lui-même puisqu’elle tend spontanément à être partagée.
De cette satisfaction, qui seule donne sens à une vie humaine, le posthumain serait exclu.
Le critère qui fait reconnaître comme culturelle une œuvre humaine est de pouvoir être reconnue par tous comme valorisant l’humanité.
Ne font pas partie de la culture les produits de l’activité humaine qui ne valent que pour un intérêt particulier.
Il faut faire alors l’hypothèse que le rejet de la culture par les transhumanistes est peut-être le moyen pour un intérêt particulier d’asservir les hommes à une seule valeur finale – le bien-être.
Or cette primauté de la valeur de bien-être caractérise déjà notre société technico-marchande qui en fait une promotion incessante. Elle sert l’intérêt de ceux qui contrôlent les flux de marchandises destinées à être consommées et en tirent profit et puissance.
Notre société technico-marchande est aujourd’hui en crise : d’une part elle ne trouve plus de débouchés suffisants pour ses marchandises, d’autre part elle engendre le doute par les crises écologiques, sociales et existentielles qu’elle provoque.
Peut-être que l’idéologie transhumaniste ne fait qu’ajouter à cette propagande pour faire de ce bonheur technocratique notre horizon souhaitable et indépassable ?
Le transhumanisme ne serait-il pas la réclame magnifiée, grandiose, générale, d’un système technico-marchand qui cherche à se relancer ?

Ce qui est certain c’est que le posthumain, loin d’être un « homme-plus » selon l’expression parfois employée par les transhumanistes, sera inévitablement un « homme-moins ». Non seulement ses désirs seront rabattus au niveau des satisfactions animales, mais il aura perdu la liberté qui faisait sa dignité.
Car que peut être une liberté entièrement bridée par les appareillages techniques nécessaires à son bien-être ?
Que peut être une liberté qui n’a plus à se soucier des valeurs finales en fonctions desquelles on doit vivre ?
Que peut signifier une liberté pour laquelle il n’y a même plus d’enjeu à choisir puisque, le temps de vie n’étant pas limité, on peut toujours revoir ses choix ?

Débat

Il n’y avait, semble-t-il, pas de transhumanistes dans la salle. Le débat, en effet, a été consacré à approfondir certains aspects de la critique du transhumanisme.

Il a d’abord apporté des aperçus complémentaires sur ce que serait l’homme du futur si les transhumanistes imposaient leurs choix :
– que vaudrait une vie de bien-être qui ne connaîtrait pas le mal-être ?
– ce serait sans nulle doute une humanité à deux vitesses, en laquelle une élite profitant des bienfaits de la technique aurait relégué définitivement à une condition inférieure des humains considérés comme sans valeur, parce que restés dans leurs limites d’antan ;
– ce serait une société de totalitarisme technocratique. Ce totalitarisme se manifesterait d’abord dans la gestion de la population posthumaine qui procéderait d’un eugénisme drastique ;
– ce serait une société qui ne pourrait maintenir les relations familiales, les relations parents/enfants étant devenues ingérables par la longévité indéfinie des parents.

Il a été judicieusement remarqué que le posthumain ne nous était, d’ores et déjà, pas si étranger que ça, car certains comportements déterminés par les nouvelles technologies nous en montraient quelques caractères : le bien-être et la liberté vaine de celui qui joue indéfiniment à un jeu vidéo ; la relation à autrui sans risque de souffrance sur les réseaux sociaux virtuels d’Internet.

Les échanges ont aussi permis de mettre l’accent sur la dimension politique de l’idéologie transhumaniste. On a remarqué que le mouvement transhumaniste pouvait annoncer la possibilité d’un prochain totalitarisme, comme le mouvement futuriste avait annoncé, au siècle dernier, les fascismes.
Des interventions ont contribué à mettre à jour les orientations que peuvent prendre dès aujourd’hui, nos sociétés occidentales, sur la voie préconisée par les transhumanistes. Ces orientations sont d’autant plus difficiles à combattre, qu’elles avancent le plus souvent masquées derrière des arguments consensuels, tels une avancée des libertés, ou un gain de bien-être commun. On a souligné qu’en sous-main de ces décisions, se trouvaient sans nul doute des transhumanistes ayant une prise directe sur le pouvoir politique.
On a aussi noté le découplage complet, concernant l’enjeu transhumaniste, des pays non développés de ceux qui sont développés ou se développent.
On a terminé sur la nécessité collective de mieux utiliser notre liberté de citoyen pour ne plus subir passivement la dérive transhumaniste.

Pierre-Jean Dessertine, le 19/01/2013

Café-philo du 18 janvier 2013


"L’homme va-t-il changer sa nature ?"

 Débat introduit par Pierre Jean Dessertine et animé par Martin Videcoq

La conjugaison de nouvelles technologies – les N.B.I.C. : Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives – a amené certains esprits à considérer que la science est désormais en mesure d’abolir les limites sur lesquelles buttent depuis toujours les hommes, et en particulier la mort au bout de quelques décennies.
Parce qu’un tel projet impliquerait un changement de la nature de l’homme, ses partisans l’appellent «transhumanisme ».

Le transhumanisme est-il possible ? Est-il souhaitable ?

Références :
·         Manifeste transhumaniste
·         Un monde sans humains

Pierre-Jean Dessertine, professeur de philosophie, est auteur de plusieurs ouvrages. Il a publié récemment « Pourquoi l’homme épuise-t-il sa planète ? » Il anime le site de philosophie : www.anti-somnambulique.org, et publie régulièrement sur le blog de l’anti-somnambulique.

La fin du monde : croyance ou déraison ?


Présentation par Martin Videcoq

"La fin du monde : croyance ou déraison ?"
Cet intitulé veut ouvrir au problème : L’affirmation qu’adviendra un évènement « fin du monde » n’est-elle qu’absence de raison ou bien exprime-t-elle une croyance légitime ?
Qu’est-ce qu’une croyance ? C’est un savoir qu’on adopte alors même qu’il est insuffisamment justifié objectivement.
D’emblée, l’orateur s’appuie sur Kant pour justifier la croyance en la fin du monde. Ce dernier, à la fin du XVIII° siècle, a en effet écrit un petit texte – « La fin de toutes choses » en lequel il montre que la croyance en un événement « fin du monde », à la fois catastrophique et rédempteur, est requise par la raison pour donner sens à l’histoire humaine, pleine de violences et de folies, qui sans cela resterait absurde.
Ce point d’appui sur Kant permet à l’intervenant de généraliser son propos au problème de la place et de la valeur de la croyance dans la culture.
Selon lui, le mythe de « la fin du monde » est un bon exemple pour analyser le concept de croyance, car  il questionne les grands mystères de la vie, le sens de l’Histoire, la direction du temps, le problème de la mort et les rapports de l’homme avec Dieu.
Mais pourquoi l’homme a-t-il besoin de croire  ? En déclinant les rapports de la croyance avec la vérité, avec la raison et la connaissance, mais aussi avec le désir et l’action, l’intervenant dégage deux types de croyance :
La croyance rationnelle, c’est-à-dire la croyance pour laquelle la raison apporte suffisamment de preuves pour lui donner une place nécessaire dans l’ensemble des savoirs qui composent la culture humaine.
La croyance rationnelle s’oppose à la croyance illusoire qui tient pour vrai ce qu’elle affirme, alors même qu’elle est incapable d’apporter des preuves suffisantes pour le faire partager.
L’intervenant montre alors, de manière audacieuse mais néanmoins cohérente, que la plupart des savoirs reconnus sont des croyances rationnelles. Cela est vrai en particulier des sciences, qui, malgré leur prétention à la rationalité transparente, doivent reconnaître qu’elle sont limitées :
– Par le caractère paradoxal du principe d’incertitude qui régit les phénomènes infra-atomiques ;
– Par les théorèmes d’incomplétude de Gödel qui montrent qu’une théorie (mathématique, physique ou autre), ne peut jamais être totalement complète et non contradictoire ;
– Par le principe de réfutabilité de Popper, désormais accepté par les scientifiques, selon lequel une théorie n’est reconnue vraie que provisoirement, en attendant qu’une expérimentation l’ait mise en défaut (réfutée).
"La connaissance est une croyance, réfutable, mais non réfutée, justifiée par suffisamment de preuves"
Voilà donc trois fortes raisons qui montrent que l’adhésion aux théories scientifiques relève de la croyance rationnelle.
L’intervenant rappelle par ailleurs que, constamment dans la vie pratique, nous nous appuyons sur des croyances rationnelles car nous sommes amenés à prendre des décisions qui ne peuvent être rigoureusement fondées. Nous ne pouvons, à chaque instant, remonter jusqu’aux « preuves suffisantes » qui feraient de nos croyances des savoirs. Il nous faut faire confiance pour agir !
Mais cela va plus loin. Sollicitant le sociologue Gustave Le Bon (1831-1941), l’orateur montre que, constamment, est à l’œuvre une logique de la croyance qui impose, dans la société, des croyances partagées qui s’étendent à l’ensemble des domaines du savoir, se jouant de l’autonomie de pensée des individus. Ce sont sur ces croyances que se contruisent le sens et le ciment des sociétés humaines.
En outre les croyances, modelées sur nos représentations du monde, doivent évoluer avec elles. Les seules vraies révolution sont celles qui renouvellent les croyances fondamentales des peuples.
Et pour éviter de retomber dans l’esclavage des dogmes, ce renouvellement du sens par les croyances ne doit-il pas se faire sous l’œil critique de la raison, sous la critique de la philosophie ?

Débat

Les questions ont porté surtout sur cette notion de croyance rationnelle, et la portée générale que lui a donné l’orateur. Cela a amené à mettre l’accent sur la valeur de la raison comme fondement objectif du savoir par rapport à la croyance. Deux arguments importants sont apparus en ce sens :
– La reproductibilité de l’expérimentation qui le fonde dans la science contemporaine, apporte une objectivité à l’énoncé scientifique qui rend problématique l’utilisation de la notion de croyance à son propos ;
– la reconnaissance qu’il y a une dimension de croyance dans la science se fait au moyen de la raison, donc c’est bien la raison qui a le dernier mot pour évaluer la croyance.
Dès lors quelques questions ont permis d’approfondir cette notion de croyance. On a mis ainsi en évidence son arrière-plan émotionnel – la peur, la violence, le pouvoir, l’amour, le désir – , comme son rôle logique – elle seule donne accès aux premiers principes qui fondent tout raisonnement.

Bilan

L’exposé, solide et riche, était clairement orienté vers une valorisation de la croyance au sein du savoir. Ce parti pris a stimulé un débat très intéressant entre les tenants d’une omniprésence de la croyance, et les défenseurs d’une supériorité de la raison. C’est là un très vieux débat de la philosophie – voir l’opposition Platon/sophistes – mais qui, à cette occasion, grâce à l’impulsion de l’intervenant, a été renouvelé en prenant appui sur les sciences contemporaines. Il n’a certes pas été conclu. Mais on peut supposer que chaque participant en est reparti avec un peu plus de lucidité sur ses croyances, ce qu’elles peuvent, et ce qu’elles ne peuvent pas.

Lien vers la présentation détaillée :
http://seulsdanslecosmos.hautetfort.com/archive/2013/01/11/la-fin-du-monde-croyance-ou-derai.html

Pierre-Jean Dessertine et Martin Videcoq

La café-philo redémarre !

Le café-philo d'Apt redémarre ! avec une énergie renouvelée, ... et un nouvel animateur : Pierre Jean Dessertine.
Pour en savoir plus sur Pierre-Jean, vous pouvez consulter son blog et son site :

http://intempestifs-a-s.blogspot.fr/2012/01/quenfin-la-democratie-advienne.html
http://pjdesser.free.fr/#