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Les prochains cafés-philo …


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PRÉSENTATION



Le travail va-t-il disparaître ?
à déterminer
Pierre-Jean Dessertine

Le café-philo d'Apt ne pourra plus se réunir au Restaurant de La Tour de l'Ho. Il recherche un lieu d'accueil sur Apt.

Ce peut être un autre établissement bar-restaurant, ou aussi un espace dans un établissement public s'il permet d'apporter une collation à consommer sur place dans le respect des lieux.

Email :
cafephilo.apt@gmail.com


30/05/2014 : "L'homme qui rit" de Victor HUGO

L'Homme qui rit est un roman philosophique de Victor Hugo publié en avril 1869 dont l’action se déroule dans l’Angleterre de la fin du xviie et du début du xviiie siècle

Roman initiatique, philosophique, onirique, « L’homme qui rit » est d’une richesse impressionnante quant aux thématiques qu’il développe : échec de l’homme à vouloir construire une société égalitaire, réflexion métaphysique sur la mort envisagée sous l’angle de la renaissance, interrogation sur le concept fragile de la beauté...


Drame injouable, chef d’œuvre, peut-être le plus  grand de tous ses livres. Livre baroque et foisonnant, pas toujours bien accueilli, du fait de ce caractère touffu.



C’est le roman de l’affirmation du rire dans son sens négatif mais aussi son sens affirmateur. Hugo reprend son thème favori. Le monde comme « mélange du sublime et du grotesque ».

Hugo part du Christianisme comme apprentissage de l’écart, pour arriver « au delà du bien et du mal ». Il a du monde et de la vie une vision  dramatique, à la fois tragédie et comédie. Le laid coexiste avec le beau, le mal avec le bien, l’obscur avec la lumière.

§§§§§§§§

Les personnages :
Nous sommes en Angleterre en 1689, sur la côte Est, à la pointe Sud de Portland, sous le règne de Marie II, fille de Jacques II le catholique et épouse de Guillaume d'Orange.

Le roman met en scène les personnages suivants :
-          Ursus,  saltimbanque, apothicaire, astronome. C’est l’astronome du ciel étoilé,  c’est Galilée, c’est aussi Diogène, anti platonicien par excellence.


-          Homo, un loup, c’est le compagnon fidèle d’Ursus, son interlocuteur, sa conscience, son double

-          Gwinplaine, enfant de 10 ans mutilé puis abandonné par les terribles Comprachicos, mutileurs et trafiquants d’enfants et qui va devenir "L'Homme qui rit »

-          Dea, c’est l’enfant trouvée, aveugle et diaphane, être fragile, transparent et éthéré

-          Lady Josiane, vit à la cour du roi. Sœur bâtarde de la reine Anne, faite duchesse par le roi, promise à lord David Dirry-Moir, fils bâtard de Lord Linnaeus Clancharlie

-          Les comprachicos, trafiquant d’enfants,  « Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait, nous venons de l'expliquer, par une industrie. Les comprachicos faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière première, et la revendaient ensuite, … Ils étaient de tous les pays. Sous ce nom, comprachicos, fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des allemands, des italiens. Une même pensée, une même superstition, l'exploitation en commun d'un même métier, font de ces fusions »

-          Hardquanonne, Comprachicos, auteur de l'opération Bucca fissa usque ad aures, qui met sur la face un rire éternel.


-          Barkilphedro, âme damnée de Josiane, a obtenu, grâce à elle, le poste d’Officier « déboucheurs des bouteilles de l’océan ». C’est l’instrument du destin, Barkilphédro n'aura de cesse de se venger de sa bienfaitrice et de naviguer entre les trois personnes qui lui ont accordé leur confiance : la reine Anne, la duchesse Josiane et Lord David. Victor Hugo le décrit comme un reptile ambitieux, méchant et envieux, gros et visqueux.

25/04/2014 : Le travail entre aliénation et accomplissement

                                     Le travail libérateur ou émancipateur ?


Tandis que les  années 90 ont vu prospérer la thématique de fin du travail, il s'agirait aurjou'hui de "réinventer le travail", comme y invite Dominique Meda dans  un ouvrage récent. Début 2012, Radio France menait une grande enquête, "Quel travail voulons nous?", qui  connaissait un écho important. les Nouveaux chemins de la connaissance, émission phare de France Culture  y consacrait une semaine  en janvier  2014.
Ainsi, cette  expérience partagée et transmise depuis des générations et qui   se présente comme une évidence, une nécessité allant de soi,  ne cesse d'interpeller. Elle convoque les disciplines les plus diverses, de la médecine à  la philosophie, en passant par l'ergonomie, la sociologie, l'anthropologie et les sciences du langage.

Sous la thématique de son coût,  le discours public réduit le travail à un intrant  dans un processus de production, de biens ou de services. Pourtant, si les agents invitéà parler de leur travail dans les  dispositifs de recherche se montrent  intarissables une fois surmontée la difficulté d'une mise en mots, c'est sans doute que quelque chose de plus se joue que le moyen de percevoir un revenu.
 Les épisodes   de suicides au travail dans de grandes entreprises  largement médiatisés sont-ils  illustration des effets d'un management particulièrement  inhumain ou    la manifestation aiguë  d'une tension incontournable entre ce que toute  situation de travail impose  et  les attentes de ceux qui doivent gérer, à bas bruit?

Lors de cette présentation , on  envisagera le travail comme une situation qui échappe irréductiblement à toute prétention d'anticipation absolue telle qu'elle fut pensée par le taylorisme.
Dans les années 70, les ergonomes mettent en évidence le couple  travail prescrit/travail réel tel qu'il structure toute situation de travail . Cette paire peut être rapprochée des observations de Diderot distinguant la "connaissance inopėrative " et  la pratique.
Balayée par l'industrialisme du 19° siècle, ce n'est que à la faveur de la mise en crise du taylorisme que sera reconsidérée cette articulation.
    
Toute situation de  travail serait donc structurée par deux axes de coordonnées:

-    l'axe du concept, des savoirs théoriques et techniques codifiés, procédures et consignes.
-    l'axe de l'historique, qui enregistre les éléments d'imprévisibilité et de variabilité que traverse toute situation de vie en général, et singulièrement de travail.

L'activité , ce serait dès lors  ce qui se passe entre les deux: le concept d'usage de soi nous permet de rendre compte de ce passage.

Usage de soi par d'autres, du côté de la prescription, usage de soi par soi, du côté de la prise en compte du ici et maintenant . Le travail n'est jamais de pure exécution, et si le concept possède son indiscutable et nécessaire pouvoir d'anticipation, l'expérience enregistre  et anticipe dans l'infime ce qui échappe à toute généralisation.


On pourrait ainsi suggérer que c'est dans  le degré de tension, ou dans le conflit, entre les normes imposées par la sphère  managériale  et les normes proposées par les  protagonistes  de l'acte de travail que se situe la négociation instable entre aliénation et accomplissement.  


28/03/2014 : Créativité : de l'inspiration à la réalisation ...

Pour ce café-philo sur la créativité, la spontanéité et l'improvisation seront au rendez-vous !

Benoît CORDUANT introduira librement le sujet en évoquant son expérience et son activité de sculpteur.

Son atelier est spécialisé dans la conception, la création et la réalisation de sculptures, de volumes, et d'objets dans les domaines les plus divers, tel que l'art, le design, l'architecture et le décor de spectacle depuis sa phase de création jusqu'à sa fabrication à l'unité ou en petite série.

Le travail du sculpteur Benoit Corduant repose sur des techniques traditionnelles (modelage, moulage, cire, bronze) mais fait aussi appel à des matériaux contemporains tels que le polystyrène, la résine et les matériaux composites, ce qui lui permet une grande variété de création : sculpture classique, sculpture monumentale, sculpture animalière, sculpture commémorative, décors, maquettes, ...

Mais place à l'image, visitez donc son site http://ateliercorduant.fr/index.html



28/02/2014 : Métaphysique et Religion

Le sujet proposé "Métaphysique et Religion" étant très vaste, je me contenterai de développer la conception Schopenhauerienne de la Métaphysique, puis de présenter les réponses des principales religions à la question du mal et de la souffrance.


1. La métaphysique selon Sophie ("Le monde de Sophie" de Jostein Gaarder)
Qui es-tu ?

D’où vient le monde ?
-          D’où vient  l’univers ?
-          Y a-t-il eu un commencement ?
-          Le monde a-t-il été créé ou est-il hors du temps ?
-          Existe-t-il un principe premier dont tout découlerait ?

Pourquoi es-tu ?
-          Pourquoi y a-t-il quelque-chose plutôt que rien ?
-          Pourquoi le monde a-t-il été créé ?
-          Quelle est la place de l’homme dans l’univers ?
-          Que se passe-t-il  après la mort ?
-          Avons-nous une âme immortelle ?

Où vas-tu ?
-          Crois-tu au destin ? Quelles forces gouvernent le cours de l’histoire ? L’homme est-il libre ?
-          D’où viennent le mal et la souffrance ? La maladie est-elle une punition des dieux ?

2. Métaphysique et religion selon Schopenhauer
Philosophe très original, disciple de Kant, Il préfère la première version de la Critique de la raison pure, car il réprouve, entre autres, le « théisme » dont Kant aurait fait preuve lors de ses corrections postérieures à la première édition.
Il intègre des sources liées à l’hindouisme (les uphanishad et bouddhisme)

A trente ans, il écrit sa Grande Œuvre : Le monde comme volonté et comme représentation dont le chapitre XVII s’intitule SUR LE BESOIN MÉTAPHYSIQUE DE L’HUMANITÉ

Pour Arthur Schopenhauer, le monde, - ou encore, l'Univers -, est à envisager, d'abord, comme étant une représentation (Vorstellung, la traduction la plus exacte serait « présentation », ce qui se présente devant) du sujet connaissant, et, toute « représentation » suppose une division originaire et donc une distinction entre un « sujet » et un « objet ».

Le "sujet connaissant" ne se connait pas réflexivement comme tel; il ne se connait que comme volonté qui, elle, ne peut se connaître qu'à travers ce qu'elle produit comme son autre, à savoir le "sujet connaissant". "Sujet connaissant" et Volonté constituent donc une sorte de "dyade" qui n'existe véritablement que dans leur relation dialectique. "sujet" et d'"objet" ne sont pas des "absolus" qui pourraient exister et être conçus en dehors de leur différence conflictuelle mais néanmoins complémentaire.

Citations :
La conscience et la réflexivité
Excepté l'homme, aucun être ne s'étonne de sa propre existence.
C'est chez l’homme, avec l'apparition de la raison, que l'essence intime de la nature s'éveille pour la première fois à la réflexion ; elle s'étonne de ses propres œuvres et se demande à elle-même ce qu'elle est.
De cette réflexion et de cet étonnement naît le besoin métaphysique qui est propre à l'homme seul. L'homme est un animal métaphysique.

La mort , la douleur, la misère, l’immortalité
Sans aucun doute, c'est la connaissance des choses de la mort et la considération de la douleur et de la misère de la vie, qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l'explication métaphysique du monde.
Si notre vie était infinie et sans douleur, il n'arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe, et pourquoi il a précisément telle nature particulière, mais toutes choses se comprendraient d'elles-mêmes. Aussi voyons-nous que l'intérêt irrésistible des systèmes philosophiques ou religieux réside tout entier dans le dogme d'une existence quelconque, qui se continue après la mort. Certes, les religions ont l'air de considérer l'existence de leurs dieux comme la chose capitale, et elles la défendent avec beaucoup de zèle; mais au fond, c'est parce qu'elles ont rattaché à cette existence leur dogme de l'immortalité, et qu'elles regardent celle-ci comme inséparable de celle-là : c'est l'immortalité qui est proprement leur grande affaire.

Le besoin métaphysique de l’homme
Les temples et les églises, les pagodes et les mosquées, dans tous les pays, à toutes les époques, dans leur magnificence et leur grandeur, témoignent de ce besoin métaphysique de l'homme, qui, tout puissant et indélébile, vient aussitôt après le besoin physique.

Il paraît pourtant que pendant les premiers âges de notre globe, il n'en était pas ainsi. Les premiers hommes, qui étaient beaucoup plus près que nous des origines de l'espèce humaine et des commencements de la nature organique, avaient aussi, soit une puissance intuitive beaucoup plus énergique, soit une disposition d'esprit plus juste, qui les rendait plus capables de saisir immédiatement l'essence de la nature, et qui par conséquent leur permettait de satisfaire en eux le besoin métaphysique d'une façon plus complète : ainsi naquirent chez les ancêtres des Brahmanes les Richis, et ces conceptions presque surhumaines, qui furent déposées plus tard dans les Oupanishads des Védas. (découverte de l’ordre cosmique)

Les prêtres et les philosophes
En revanche, on n'a jamais manqué de gens qui se sont efforcés de tirer leur subsistance de ce besoin métaphysique, et qui l'ont exploité autant qu'ils ont pu : chez tous les peuples, il s'est rencontré des personnages pour s'en faire un monopole, et pour l'affermer: ce sont les prêtres.

Une seconde, quoique moins nombreuse, catégorie d'individus qui tirent leur subsistance de ce besoin métaphysique de l'humanité, ce sont ceux qui vivent de la philosophie. Chez les Grecs, on les appelait sophistes, et chez les modernes, professeurs de philosophie.

Voyons maintenant d'un coup d'œil général les différentes façons de satisfaire ce besoin métaphysique si impérieux.

Les 2 métaphysiques
Par métaphysique, j'entends tout ce qui a la prétention d'être une connaissance dépassant l'expérience, c'est-à-dire les phénomènes donnés, et qui tend à expliquer par quoi la nature est conditionnée dans un sens ou dans l'autre, ou, pour parler vulgairement, à montrer ce qu'il y a derrière la nature et qui la rend possible.

Aussi, chez les peuples civilisés, trouvons-nous en gros deux espèces de métaphysiques, qui se distinguent l'une de l'autre, en ce que l'une porte en elle-même sa confirmation, et que l'autre la cherche en dehors d'elle.

1.  La réflexion, la culture, les loisirs et le jugement, telles sont les conditions qu'exigent les systèmes métaphysiques, de la première espèce, pour contrôler la confirmation qu'ils se donnent à eux-mêmes; aussi ne sont-ils accessibles qu'à un très petit nombre d'hommes, et ne peuvent-ils se produire et se conserver que dans les civilisations avancées. (et les café-philo !)

2. C'est pour la multitude au contraire, pour des gens incapables de penser, que sont faits exclusivement les systèmes de la seconde espèce. La foule ne peut que croire et s'incliner devant une autorité, le raisonnement n'ayant pas de prise sur elle. Nous appellerons ces systèmes des métaphysiques populaires, par analogie avec la poésie et la sagesse populaire (sous ce dernier nom on entend les proverbes). Cependant ils sont appelés communément Religion et se trouvent chez tous les peuples, excepté les plus anciens.

Ces deux sortes de métaphysiques, dont les différences se résument en deux appellations : Doctrines de Foi et Doctrines de Raison, ont cela de commun, que de part et d'autre les systèmes particuliers de chaque espèce sont en guerre ensemble. Entre ceux de la première, la lutte se réduit à la discussion ou au pamphlet; mais entre ceux de la seconde, c'est avec le feu et le glaive que l'on se combat.


Religion et philosophie
Est-ce qu'une religion a besoin des suffrages de la philosophie ? Elle a tout pour elle : révélation, écritures, miracles, prophéties, appui des gouvernements, l'adhésion et le respect de tout le monde, des milliers de temples où elle est prêchée et où l'on célèbre ses cérémonies, des corps sacerdotaux assermentés, et, ce qui vaut mieux que tout cela, le privilège inappréciable de pouvoir inculquer ses doctrines aux enfants dès l'âge le plus tendre, et d'en faire pour ainsi dire, dans leurs cerveaux, des idées innées. Quand on est ainsi armé, on n'a pas besoin de l'adhésion des pauvres philosophes.

Le besoin d'une métaphysique s'impose irrésistiblement à tout homme, et, sur les points essentiels, les religions tiennent justement lieu de métaphysique à la grande masse qui est incapable de penser. Elles la remplacent même fort bien : car d'une part elles dirigent l'action, en tenant toujours déployé, suivant la belle expression de Kant, le drapeau de l'honnêteté et de la vertu, et d'autre part elles sont une consolation indispensable au milieu des épreuves douloureuses de la vie; dans les moments de souffrance, elles jouent absolument le rôle d'une métaphysique objectivement vraie, car elles détachent l'homme de lui-même et le transportent par delà l'existence temporelle.

C'est ici qu'éclate la valeur profonde des religions, je dirai plus, leur caractère indispensable. Platon déjà disait avec raison (De Rep. IV, p. 89, Dip.) : φιλόσοφον πλῆθος ἁδύνατον εἶναι [Il est impossible que la foule soit formée aux choses de l’esprit.] Mais voici la pierre d'achoppement : c'est que les religions ne peuvent jamais avouer leur nature allégorique ; elles sont obligées de se présenter comme vraies, au sens propre. Par là elles empiètent sur le domaine de la métaphysique proprement dite et provoquent l'antagonisme de celle-ci, antagonisme qui s'est manifesté à toutes les époques où la pensée philosophique n'était pas asservie et mise en tutelle.

Le peuple a besoin d'une religion, elle est pour lui un bienfait inestimable. Mais si les religions prétendent faire obstacle aux progrès de l'esprit humain dans la connaissance de la vérité, on doit les écarter — avec beaucoup de ménagements, bien entendu. Demander qu'un grand esprit même, un Shakespeare ou un Gœthe, se convainque impliciter, bona fide et sensu proprio des dogmes d'une religion quelconque, ce serait demander à un géant d'entrer dans la chaussure d'un nain.

Or, il semble presque qu'il en soit des religions comme des langues : les plus vieilles sont les plus parfaites; si je voulais voir dans les résultats de ma philosophie la mesure de la vérité, je devrais mettre le Bouddhisme au-dessus de toutes les autres religions. En tout cas, je me réjouis de constater un accord si profond entre ma doctrine et une religion qui, sur terre, a la majorité pour elle, puisqu'elle compte plus d'adeptes qu'aucune autre.

Je ne puis établir, comme on le fait généralement, une différence fondamentale entre les religions, selon qu'elles sont monothéistes, polythéistes, panthéistes ou athées. Ce qui selon moi les différencie, c’est leur manière de voir optimiste ou pessimiste.

Si le christianisme a eu la force de triompher du judaïsme d'abord, puis du paganisme gréco-romain, il en est redevable uniquement à son pessimisme, à cet aveu, directement contraire à l'optimisme juif et païen, que notre état est fort misérable et même qu'il est un état de péché. Quand cette vérité profondément et douloureusement sentie de tous se fit jour, elle amena à sa suite le besoin d'une rédemption.


3. Le mal et la souffrance dans les religions
Mal moral : atteinte à la morale, aux dix commandements, conséquence de l’actions des sujets
Mal physique : dont aucun humain n’est responsable

Le mal et la souffrance dans l’hindouisme
L'un des concepts clef de la pensée indienne est sans aucun doute celui de souffrance. Les trois principales religions originaires de l'Inde — l'Hindouisme, le Bouddhisme et le Jainisme — ont fait de la souffrance le thème central de leur pensée religieuse et philosophique en faisant de la libération le but ultime de l'existence humaine ; cette libération signifie avant tout la délivrance totale et définitive de toute souffrance

Pour l'hindouisme, l'apparition (comme la disparition) de la souffrance est soumise à une loi immuable de causalité, dite loi du Karma, dont Dieu, (Brahma, Vishnu, Shiva) ne peut que surveiller l'exécution : chacun subit les conséquences de sa vie antérieure.

Dans la vision hindoue de la souffrance, toute souffrance est punition méritée pour le mal accompli dans les vies passées, et donc il y a dans ce monde une stricte justice.

Le mot « Karma » désigne l'ensemble des mérites et des démérites d'une personne à un moment donné de son existence. On suppose que les mérites et les démérites sont attachés à l'âme de quelqu'un comme le sont ses qualités, ou encore à un corps subtil qui accompagne l'âme tout au long des réincarnations jusqu'à la délivrance du cycle des vies trans-migratoires, la Moksha.

Le mal et la souffrance dans le bouddhisme
Ce qui différencie profondément le nirvana bouddhiste de la moksha hindoue, c’est la question de Soi, du Référent Absolu. Le Soi disparaît chez les bouddhistes, pour qui il devient un nouveau leurre, une autre tentative de saisie de l’insaisissable, un nouveau piège sur le chemin de la délivrance. Cette conviction fonde la doctrine de l’ anatman, le non-soi, le non-permanent…. Toute intervention de la divinité est exclue dans le bouddhisme…

Si donc une forme de souffrance est inhérente au fait d’exister pour les hindous comme pour les bouddhistes, parce qu’elle est la conséquence de la loi du karman produisant l’enfermement dans le cycle des transmigration (samsara) son dépassement ne s’inscrit pas dans des cadres de références identiques.
A la question hindouiste : « Pourquoi ne sommes nous plus comme des dieux ? », la pensée bouddhiste substituerait  « Pouvoir venir à l’existence ? 


Le problème du mal dans les monothéismes
Les théodicées
Ce qui est insupportable, ce n’est pas la souffrance mais le fait que la souffrance n’ait pas de sens, remarquait Nietzsche. Le mal devient donc un problème très difficile pour les théismes.

En effet, il y a une contradiction entre les trois thèses suivantes :
 (1) Dieu est tout-puissant.
(2) Dieu est suprêmement bon.
(3) Le mal existe.

C’est là le problème du mal, lequel est à l’origine des théodicées (du grec théos, dieu, et dikê, justice), c’est-à-dire les tentatives de justification d’un Dieu qui régit l’univers (au sens des théismes). Puisque ces trois thèses ne peuvent être maintenues ensemble, il faut renoncer à l’une ou l’autre. Puisqu’on ne peut guère renoncer à la bonté divine, les deux grandes manières principales de défendre Dieu sont les suivantes : (1) dire que le mal n’existe pas (ou n’existe pas vraiment) (2) dire que Dieu n’est pas (vraiment) tout-puissant

1. Le mal n’existe pas
a. Le mal n’existe pas
Le mal n’existe pas, ou plus exactement le mal n’est rien de positif : il n’est qu’une privation, un manque, une absence, une faiblesse, une ignorance (Platon, saint Augustin, saint Thomas, Spinoza). Nul n’est méchant volontairement (Platon). Le mal n’est rien de positif, il est une passion, il procède de l’erreur, il est un manque, une impuissance (Spinoza).
Critique : ces arguments ne portent que sur le mal moral, et laissent le mal physique de côté. Or la souffrance n’est pas une simple absence de bien-être.

b. Le mal est la condition du bien
Le mal moral
Selon les Stoïciens (et aussi, sans doute, selon le taoïsme), le mal moral est la condition du bien moral : sans vices, pas de vertu. Il n’y aurait pas de vertu si la faute était impossible. Le mal est nécessaire au bien. Il faut des difficultés pour révéler la force : « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire ».
Le mal physique
Une autre manière de justifier le mal est de souligner la valeur biologique de la douleur, comme le faisait déjà Aristote. C’est ce que fait aussi Descartes, dans la VIe méditation métaphysique : « rien [d’autre que la douleur] n’eût si bien contribué à la conservation du corps ». Dieu est donc disculpé du mal physique.

2. Dieu n’est pas tout-puissant
Pourquoi ne pouvait-il pas éviter le mal (dans ce monde) alors qu’il doit pouvoir le faire cesser (dans un autre monde) ? Trois réponses peuvent être proposées :
a. Le mal vient de la matière
Platon introduit l’idée que le mal vient de la matière. Dans le Timée il suppose qu’il existe d’une part la matière, une masse originelle informe, et d’autre part une forme idéale, une intelligence qui vient la mettre en ordre. La matière serait l’origine du mal, tandis que tout ce qui vient de l’idée, de la forme, de Dieu, est bon. Cette théorie s’adapte bien au christianisme, qui voit dans la chair le lieu et l’origine du mal. Chez Platon comme dans la religion chrétienne, le salut de l’âme doit être cherché par l’ascèse et le détachement d’avec le corps.
b. Le mal vient des créatures (libre arbitre)
La théodicée la plus moderne tente de résoudre le problème par le libre arbitre. Pour innocenter totalement Dieu, il faut pouvoir inculper totalement l’homme. Il faut donc supposer une liberté absolue de la volonté humaine : le libre arbitre. On trouve déjà l’idée chez Platon, qui disculpe les dieux par les âmes dans le mythe d’Er. C’est ensuite saint Augustin (354-430) qui invente le concept de volonté. Il est intéressant de voir que la volonté et le libre arbitre ont été inventés à des fins théologiques, c’est-à-dire au fond à des fins morales. Le mal moral est donc expliqué : il vient de l’homme (péché). Le mal physique vient de la justice divine qui punit le coupable (punition du péché).
c. Dieu n’est pas cause des détails
Selon les Stoïciens et Leibniz, le monde considéré comme un tout est bon, ou du moins le meilleur possible, même si dans le détail il comporte des maux. Les hommes qui se plaignent sont myopes. Le meilleur monde n’est pas celui qui est sans mal : un monde sans mal serait moins riche et donc moins parfait. Le meilleur monde est celui dans lequel un peu de mal permet le maximum de bien. Il faut des ombres pour que le tableau, dans son ensemble, soit plus beau. Bref, Dieu n’est pas la cause des détails – or, c’est bien connu, le diable est dans les détails.

Le mal et la souffrance dans la bible
Le livre de la genèse (gen 2 et 3)
En créant Adam et Eve, Dieu leur donne la liberté de rester attachés a leur Créateur ou de se détourner de lui. Pour qu'ils puissent exercer cette liberté, Dieu place dans le jardin d'Eden l'arbre de la connaissance du bien et du mal (Gen 2.8-9). Dieu leur donne également la capacité de choisir en leur donnant une connaissance des choses et en les avertissant des conséquences de leur choix (Gen 2.17). Jouissant de ces deux qualités, Adam et Eve sont responsables de leur décision.
Le choix d'Adam et Eve ne porte pas seulement sur le fait de manger ou non un fruit, mais avant tout sur celui de obéir ou désobéir rester attachés à Dieu ou de se détourner de lui.

Il n'y a, en fait, aucune mention de « péché originel » dans le texte de la Genèse. La doctrine du « péché originel », est rejetée par le judaïsme, doctrine considérée comme un dévoiement de sa mythologie hébraïque par les docteurs chrétiens. (Esentiellement St Augustin d’Hippone au 4e siècle)
Dans l'islam, le péché d'Adam est décrit explicitement dans le Coran à maintes reprises. Satan incite Adam à manger de l'arbre interdit, ce qui lui attire la colère de Dieu. Adam se repent aussitôt et Dieu lui pardonne, mais il doit quitter le paradis avec sa femme et vivre sur terre avec leur descendance. Contrairement à la doctrine chrétienne du péché originel, le péché d'Adam a été pardonné par Dieu et l'humanité ne porte pas en elle ce péché.

Le livre de job
Dieu met Job à l’épreuve pour savoir s’il a vraiment la foi. Malgré toutes les épreuves qu’il subit, le pauvre Job reste fidèle à Dieu, aussi celui-ci finit-il par le couvrir de bienfaits. Le mal serait donc une épreuve à laquelle Dieu nous soumet pour tester notre foi, notre fidélité.
Reconnu par les trois monothéismes, Le livre explique que ce n'est pas parce que l'on a des afflictions que l'on a nécessairement péché. Dieu peut utiliser l'affliction pour donner de l'expérience, de la discipline et un enseignement aussi bien que pour punir. Pour l’homme, le pourquoi des souffrances est inconnaissable.

Noé
Depuis Adam, les hommes sont devenus mauvais, et Dieu projette d'exterminer toute forme de vie animale. Il décide d'épargner toutefois Noé, le seul homme juste. Il lui ordonne de fabriquer une arche, et de s'y réfugier avec sa femme, ses fils et leurs femmes, ainsi que des couples de chaque espèce animale. Puis Dieu déclenche le Déluge.

Le mal et la souffrance dans le judaïsme
Pour le judaïsme, ce qui suscite le mal et la souffrance, c'est une désorganisation à l'intérieur de l'ordre voulu et créé par Dieu. Pour comprendre comment apparaît ce pouvoir désorganisateur, il faut savoir que, pour le Judaïsme biblique, Dieu crée le monde non pas « ex nihilo »  mais à partir d'un « tohu bohu »  primitif. Et la tâche de Dieu est tout autant de contenir le désordre maléfique produit par ce tohu-bohu que de créer et de maintenir l'ordre de notre univers lui-même, Adam et Eve, les lieux-tenants de Dieu ont pour vocation de susciter la vie, de fertiliser le monde et de dominer le Serpent (cf Gen 3) et ceci ne peut se faire que dans la souffrance du fait de la résistance de matière première de ce monde à ce travail. Ainsi, comme pour Plotin, « le mal est comme l'ombre portée de la matière » [6]. Mais à la fin des temps, ce tohu bohu primitif sera aboli dans « les nouveaux cieux et la nouvelle terre » que Dieu créera.
 Dans la pensée biblique, la souffrance peut être aussi considérée comme une mise à l'épreuve des fidèles, pour tester leur foi et leur confiance en Dieu. Celui qui sort vainqueur en est « épuré », c'est-à-dire plus fort. La souffrance a ainsi une valeur formatrice.

Le mal et la souffrance dans le Christianisme
Le plus souvent, à la différence des religions asiatiques, le christianisme a pensé la souffrance comme la conséquence du péché de l'homme et non pas comme la manifestation d'un mal qui serait inhérent au fonctionnement du cosmos et aux manifestations de la vie en général. Cette position peut surprendre puisque les animaux, les plantes et la Terre elle-même souffrent aussi, chacun à leur manière, sans pourtant être soumis au péché originel.

Contre les manichéens, saint Augustin nie que l' homme soit essentiellement mauvais; mais il affirme, à rencontre des Pélagiens, que sa nature est pervertie par le péché originel et requiert guérison. Nous pouvons faire bon usage de la peine que constitue pour nous la concupiscence, tandis que la loi sainte en soi ne produit, sans la grâce, que des pécheurs et non des justes. Tout péché naît du libre arbitre, mais celui-ci ne peut suffire à nous justifier.

 On pourra rester perplexe devant ces explication du mal et de la souffrance. Mais, en fait, le message du christianisme n'est pas que là. A la différence de l'hindouisme, le christianisme n'est pas d'abord une théorie théologique tentant de rendre compte du monde tel qu'il est. Il donne peu d’explication au mal et à la souffrance. Il est d'abord la promesse d'une rédemption hors du mal et de la souffrance.

Le mal et la souffrance dans l’Islam
Le Coran nous dit que le bien, le mal et tout ce qui peut arriver dans ce monde arrivent par la Volonté de Dieu. Seul Dieu connaît entièrement Sa Volonté. En tant qu’êtres finis, nous sommes incapables de cerner Son infinie Volonté et Sagesse. Il régit Son univers comme bon Lui semble. Le Coran nous informe que Dieu est le Très-Sage et que tout ce qu’Il fait est bon et juste. Nous devons nous soumettre et nous rendre à Sa Volonté. Le Coran ne nous a pas livré tous les détails concernant la Volonté de Dieu, mais il nous a éclairé par des règles utiles et suffisantes pour nos besoins. Il y a plusieurs points que nous devons garder à l’esprit pour comprendre cette question :
1. Tout d’abord, Dieu n’a pas fait de ce monde un monde permanent. Ceux qui réussissent l’épreuve de notre passage sur terre trouveront un monde éternel, parfait et permanent. Ceux qui y échoueront auront à faire face aux conséquences de leurs méfaits et corruption.
2. Dieu a disposé des lois matérielles et morales dans cet univers. Dieu permet à la souffrance d’avoir lieu lorsque une ou plusieurs de ces lois sont violées. Les lois matérielles sont basées sur le principe de causalité.
3. La souffrance peut aussi constituer une épreuve pour certaines personnes. Dieu permet que certaines personnes souffrent afin de tester leur patience et leur endurance.
4. Parfois, Dieu permet que certaines personnes souffrent pour mettre les autres à l’épreuve, pour voir comment ils se comportent avec eux.

Conclusion
Finalement, si on accepte l’idée de Dieu, c’est peut-être le livre de Job (de l’Ancien Testament) qui offre la théodicée la plus cohérente. Dieu met Job à l’épreuve pour savoir s’il a vraiment la foi.
Cette conception des choses est logiquement très solide : tout le caractère incohérent et absurde du monde et de la religion s’explique comme un test suprême : Dieu a arrangé le monde de telle sorte que notre raison nous écarte sans cesse de la religion, et ainsi il est certain que ceux qui sont croyants malgré tout font preuve d’une véritable foi, une foi parfaite qui défie toute logique : une foi absolument pure.





Martin Videcoq

24/01/2014 : Ethnologie, Texte d'Alex Lhermilier

Voici le texte qu'Alex nous a lu en introduction au débat "Pourquoi faire encore de l'ethnologie ?"








 De la pointe de flèche
              à la pointe de la plume.

   Le terrain , l’homme.

  Il pleut. Nous avions bien entendu de longs et lourds roulements de tonnerre annoncer l’orage dans le lointain mais imaginé aussi qu’il nous épargnerait, s‘éloignerait, ou que nous n’étions pas sur son chemin. Sans prêter une attention particulière aux grondements intempestifs qui suivirent, nous avions poursuivi notre déambulation attentive dans les entrailles profondes de la grande forêt. Puis, soudainement après quelque temps de silence à peine ponctués de bruit d’ailes et d’appels d’oiseaux il y eut, les bourrasques nerveuses d’un vent tempétueux, le brutal et sec craquement de deux ou trois éclairs claquant comme des coups de fouets immédiatement suivit du crépitement de lourdes gouttes frappant violemment les hauteurs de la canopée. Maintenant, l’orage secoue toute la végétation, jusqu’à nos pieds, il nous a cloué sur place.
   Le chasseur, moi-même, qui depuis la naissance du jour nous déplacions, sommes immobilisés, statufiés. Comme lui, presque instinctivement j’ai arraché une bonne poignée de larges feuilles à longues tiges sous lesquelles, recroquevillés nous tentons de nous abriter. Accroupis, au ras de terre, à quelques pas l’un de l’autre, nous attendons que la pluie s’épuise mais elle devient brutale, enragée par moments. À peine visible « noyé » dans la végétation l’homme est à mes côtés, à quelques pas, nu replié entre ses genoux et ses talons. Appuyées à quelques branches arc et flèches sont à porté de ses mains. Sommes nous dans l’eau ou en forêt ? Les feuilles qui frissonnent elles aussi, les troncs, les branches, comme pour le repousser s’élancent vers un ciel écrasé couleur de plomb. J’ai prestement emballé mon carnet de note dans son sac plastique. Nous sommes en Amazonie vénézuélienne, dans le piémont de la Parima à deux pas du Brésil, dans l’univers des Yanomami
.
  Il y avait déjà quelque temps que nous avions délaissé toutes pistes, traces infimes de passage humain. Quels mystères, quelles connaissances le guident, font qu’il peut aller, s’éloigner dans n’importe quelle direction puis revenir à son point de départ. Quels sens le guident ? quelles formes? quelles odeurs? quelles plantes ? ou « colonie » de plantes ? quel arbre même ? relief du terrain ? filet d ’eau coulant doucement ? puit de lumière, soleil ? indiquent son chemin? Je me souviens qu’un jour au terme d’une longue traque à suivre la piste de pécaris qui l’avait heureusement conduit à tuer un grand tamanoir, eh ! oui !, l’ayant dépecé, ayant pour le transport confectionné des « paquets », puis longtemps marché sous sa lourde charge sanguinolente, en direction de l’auvent, il s’était soudain esclaffé, surpris d’avoir sous l’effet de l’excitation oublié arc et flèches sur le lieu de la mort. Alors il était retourné les chercher et tout heureux revint avec, bien sûr.
 Il y a bien longtemps qu’il parcourt cet océan végétal, et même si en quête de nourriture, à remonter un cours d’eau, suivre les empreintes d’une bête nous nous éloignons parfois considérablement de l’habitation communautaire je sais que nous y reviendrons avant la nuit. J’ai confiance en lui, depuis le temps que je le suis quotidiennement, carnet, stylo et chronomètre en main, ici, sans mon compagnon, je ne ferais pas trois pas sans me perdre, et perdre bientôt la raison.
    Nous sommes là, l’un près de l’autre, silencieux à scruter l’univers qui nous entoure et si ce n’était cette forêt qui m’écrase moi, rien ne semble nous séparer, à peine ces siècles qui nous éloignent historiquement. Il est nu, mais ne le suis-je pas sous mon seul tricot trempé de sueur, mon short sale et mes baskets bien élimés. C’est un homme, comme moi il vit au sein d’une société une culture différente certes, mais il y en a tant. Ce qui nous distingue, ce sont nos langues, les univers dans lesquels nous vivons, pensons, notre imaginaire et bien sûr l’histoire et les règles de nos sociétés.

       Nous avons conclu une sorte de troc, en échange de quelques objets, instruments, outils, qui sont ici forts rares presque inexistants parce que métalliques, et donc fort utiles ( haches, machettes, couteaux, ciseaux etc…) il accepte ma présence, répond à mes questions. Je le suis, et ce n’est ni toujours facile ou agréable, pour moi comme pour lui. Comme on dit, il a du caractère mais parmi ceux de la communauté dont il fait partie, ce sont son âge et sa personnalité, sa situation familiale qui m’ont décidés à « travailler » avec lui. Même s’il faut dire qu’ils le sont tous, c’est un membre actif de Warabawe. Originaire d’une communauté installée à cinq ou six jours de marche d’ici, bien en aval, sur la rive d’un affluent de l’Orénoque, il a environ 25 ans, vit avec Héruhéma, une toute jeune femme d’à peu près 18 ans, originaire de Warabawe et ont une petite fille, Rashayoma, qui marche depuis un an peut être.

    Pourrait-il me le dire ? son nom est Héhibewe mais chez les Yanomami il est interdit de nommer, de prononcer les noms à voix haute , exceptionnellement on les chuchote, en aparté, à voix basse à l’oreille de l’ethnologue, sans doute le seul avec le temps et beaucoup de patience à tous les connaître. Les noms des personnes sont tabous, généralement ils désignent un élément de la nature végétale, animale……, ou une partie de celui-ci. Entre adolescents, jeunes hommes, l’usage fréquent de surnoms ou sobriquets si substitue : ainsi peut-on être surnommés Grosses fesses, Gros pieds, Grandes Mains, ou d’autres bien plus cocasses … Ici avant tout et pour tous, on est fils,(moroshi, mo désignant le pénis) ou fille, nakassi (na, désignant le vagin), grande où petite sœur, petit ou grand frère, époux, ou épouse (héroyéyée / suwebiye) père ou mère, grand-père, grand-mère, on peut aussi être shori (allié) ou alors nabe (étranger), comme pourrait l’être une personne d’un autre groupe et naturellement l’ethnologue. Cependant si ce dernier demeure un certain temps au sein d’une communauté il arrive qu’il puisse être appelé fils ou frère cadet, d’un homme, d’un ancien, et par la terminologie de la parenté être ainsi « intégré » à la communauté.
      Dans le shabono (construction plus ou moins circulaire, immense toiture végétale à pente unique inclinée vers l’extérieur) chaque famille est installée au vu et au su de tous. Ce sont les liens de parentés et d’alliance qui déterminent le voisinage immédiat tout comme ils régissent l’ensemble des mouvements et déplacements quotidiens, ainsi que tous les échanges. Chaque famille occupe donc une place bien précise, un espace triangulaire d’environ deux mètres de côté que les hamacs délimitent et au centre duquel se trouvent les tisons du feu. Un inventaire rapide et exhaustif peu démontrer que chaque famille est en possession des mêmes objets tous d’origine végétale que la plupart du temps chacun chacune a façonné, taillé, monté, tressé, filé, tissé, poli pour son propre usage, qu’ils se prêtent ou qui sont parfois destinés à êtres échangés. Ce sont pour l’homme, un arc, quelques longues flèches armées de pointes destinées à différentes cibles, lancéolées, harpons, enduites de curare, un carquois de bambou clos de peau de pécari, contenant quelques pointes, deux morceaux de bois prêts à produire le feu, des fibres bien sèches de coton ou d’autres végétaux. Le (thômi), une dent de rongeur montée en petite gouge y est suspendue par une cordelette. Pour la femme, on notera, une grande belle et solide hotte, un ou deux paniers au tressage ajouré, un plateau rond, plus ou moins grand et profond, d’un tissage aux brins serrés , quelques calebasses, récipients ou contenants, de différentes tailles et bien entendu chez tous, les hamacs de lianes et parfois de coton. À Certains feux on pourra remarquer, glissés sous la charpente ou suspendus et baignant la plupart du temps dans la fumée, de longs joncs qui sèchent et deviendront des hampes de flèches, une poignée d’ébauches de pointes lancéolées. Ailleurs, une ou deux quenouilles portant du coton filé, ou encore une poche végétale (cosse de fruits) bien fermée, contenant de belles plumes ou du duvet d’un blanc immaculé ou oranges, rouges, verts, jaunes, d’autres d’un bleu métallique éclatant certaines assemblées en légères parures, ou encore grandes, noires et précieusement conservés pour les empennages. On notera que certaines femmes jeunes portent un minuscule cache-sexe de coton leur couvrant à peine le bas-ventre, voilà tout ; non, pas tout à fait, peut-être découvrira t-on aussi une ou deux petites calebasses brunes et bien rondes, fermées d’un bouchon de cire d’abeille . Elles peuvent contenir une partie des cendres d’un mort.
 Ils sont nus, la forêt, la faune et la flore les nourrissent, les habillent, mieux, les habitent entièrement.
 
 
 UNE VIE

  Quel mystère entoure le coït, qui dira où et quand l’enfant est conçu, à l’auvent dans le hamac, en forêt ? C’est subrepticement et dans la plus parfaite discrétion qu’il vient au monde, à l’écart des regards et de la lumière, parfois violente dans le shabono . Si, bien évidement la communauté n’ignore pas l’événement ce n’est pas pour autant que le nouveau-né lui est montré. La mère, qui pendant et après l’accouchement reçoit l’aide de sa propre mère, d’une sœur, garde le bébé contre elle et peut effectuer de brèves sorties pouvant avoir lieu quelques heures voire quelques minutes après la naissance. Plus tard lorsque ses proches auront perçu, déterminé certains traits susceptibles de le où la définir, alors à voix basse l’enfant sera nommé, sans que quiconque en soit particulièrement informée. Naissance et  Garçon ou fille, le tout jeune enfant passe quelques semaines contre le corps de sa mère qui progressivement et momentanément le laisse à son père, ses grands parents maternels, aux autres enfants, les filles en particulier, ou a ses voisines.
 Grandissant, il pourra, lors d’absences prolongées de sa mère (quelques minutes ou heures), être mis au sein d’une sœur de la mère ou de sa grand-mère, toutefois quand elle ne le confie pas à une autre personne, la mère l’emporte partout où elle va. Il est rare d’entendre pleurer un bébé Yanomami. (On peut parfois voir une femme portant au sein un tout jeune animal, singe, cochon, petits animaux sauvages, capturés, adoptès ).
    Plus tard, lorsqu’il se déplacera seul il rejoindra souvent les autres enfants, partagera leurs jeux et encouragé par ses aînés, à force de vaillance, de volonté, de personnalité s’intègrera à leur groupe, puis devenant vraiment autonome se déplacera librement, mais il lui arrivera d’être sermonné . Garçon ou fille il /elle accompagne souvent père ou mère dans leurs activités quotidiennes, en forêt , au jardin. Avec eux il / elle apprend la vie qui l’attend, les activités qu’il devra effectuer, l’univers qui est le sien, les animaux , les plantes, à reconnaître et distinguer ceux avec qui il / elle vit, comment il doit se comporter, agir, ce dont bien sûr il aura commencé à prendre conscience en vivant dans la shabono avec ceux de son âge. Il est fréquent qu’une mère de plusieurs enfants « confie » l’un d’eux à la sienne propre pour lui tenir compagnie, l’aider à certaines taches, son hamac est alors suspendu au foyer des grands-parents. Dans leurs déplacements, les anciens, hommes ou femmes sont fréquemment accompagnés de l’un de leurs petits-enfants. Garçon, adolescent, il vit ses journées sans obligations précises, excepté celles que les alliances installent, ni connaître de cérémonies particulières qui l’élèveraient à un statut supérieur : ici, ni rite particulier, ni tatouages, ni scarifications ; la communauté ne s’écrit pas sur ses membres.
   Jusqu’à sa première menstruation, la jeune fille vit près de sa mère, sa grand-mère, près des femmes avec lesquelles elle entend la vie qui l’entoure. Ses menstrues venues, elle est recluse, écartée quelques jours du regard de tous puis peut bientôt aller retrouver un époux parfois déjà connu d’elle et pour lequel on l’aura peut-être invité à avoir quelques attentions . L’endogamie étant préférée il se peux qu’une jeune fille rejoigne un mari plus vieux qu’elle, qu’un jeune homme soit uni à une femme plus âgée. De cette même communauté ou originaire d’une autre, l’époux se doit d’effectuer un service prémarital plus ou moins long auprès des parents de sa femme, qui peut-être seconde ou troisième épouse.
   Ainsi chez les Yanomami devient-on membre d’une communauté de parents, de personnes à défendre, à  protéger, d’alliés avec qui partager, échanger, ainsi devient-on un homme une femme vivant dans un univers totalement délimité et reconnu de tous, circonscrit de la terre jusqu’aux astres, du soleil à la lune, des plantes aux animaux, des vents à la pluie. Un univers qui s’explique par la mythologie, auquel tous et toutes sont totalement soumis et intégrés, du ventre gros des femmes aux corps terrestre sans vie. Pourrait-on également dire, en deçà et au-delà ?

 Il / elle sera devenu père ou mére, allié, ancien, défié et respecté par tous. Il/ elle aura échappé aux atteintes des parasites, fièvres mortelles, maladies, flèches      ennemies ou encore aux « Hékura », mauvais esprits envoyés par ces derniers . Il/elle aura atteint le terme d’une vie bien remplie de membre d’une communauté que les échanges et alliances auxquels comme tous il aura participé, ont portés à travers le temps à changer plusieurs fois de place dans la forêt, puis un jour naturellement la vie elle aussi se déplacera, le quittera.
     Alors, comme tous les morts, ses proches l’ayant pleuré dit et chanté ses mérites et sa générosité, dit et chanté ensemble leur tristesse, leur désespoir de le /la voir s’en aller par un autre chemin, iront dans la forêt suspendre son corps enveloppé de feuilles , l’y abandonner, pour quelques temps plus tard aller le rechercher et en brûler ses restes.
    L’un d’eux rassemblera ses os calcinés, les pilera pour les réduire en poudre qui sera précieusement conservée dans de petites calebasses puis partagé consommée plus tard encore, ensemble réunis comme pour le retenir, s’unir autour de lui, plus fortement encore avec les alliés.
     De lui, d’elle, tout sera oublié, tout ce qu’il / elle « possédait « tout ce qu’il / elle aura façonné, arc, flèches, hotte, vanneries, hamac et parures sera brûlé, tout ce que l’homme aura planté sera détruit, coupé, comme seront cassés, enterrés, jetés à l’eau les quelques objets de métal venus du monde extérieur, s’il en tenait. Son nom même sera oublié, interdit, et lorsqu’il / elle reviendra dans les pensées, les rêves de ses proches, les pleurs chantés l’inviteront à ne pas tourmenter ceux qui sont restés sur cette terre.

     Lorsque le temps l’a usé, les insectes détériorés, l’auvent magnifique et léger assemblage de troncs solidement assemblés par des lianes, soigneusement couvert de milliers de feuilles est lui aussi rendu à la forêt pour un autre en cours de construction. Ici tout né d’elle, tout lui appartient, lui revient, ici les hommes ne se sont pas éloignés de la nature.

 Ce que parler veut dire.

       Tout est dit, rien n’est écrit, pourtant sur le corps, lignes ondulées, points ou cercles de teinture végétale, rouge noire ou blanche, certaines compositions, pourraient avoir un sens autre qu’esthétique comme par exemple les taches noires sur les joues des femmes ayant perdu un parent, un enfant et qui ne s’effacent qu’avec le temps.

Tout se dit, tout est dans la parole, tous sont à l’écoute, entendent et participent au discours à la respiration de la communauté, mais ce qui certainement semble avant tout s’installer comme précepte de l’ordre c’est leur rapport à l’imaginaire auquel la mythologie les enchaîne, l’imprescriptible relation fantasmatique des êtres humains entre eux, au cosmos, à la totalité de la nature. Ici et parce qu’il l’a voulu, l’est devenu sous l’effet des hallucinogènes, il nous faut évoquer le rôle de chaman qui pour l’équilibre et la santé de tous tisse et entretient les liens de chacun à la communauté et de celle-ci au monde fantasmatique. Bien que la plupart du temps, rien de particulier ne le distingue, il est le seul personnage (ils sont parfois deux) qui maîtrise cette immense responsabilité qu’il exerce rituellement chaque jour (ou pour soigner un malade ) en entrant en relation avec le monde des esprits par l’inhalation de l’ébéna un hallucinogène aux effets momentanés qu’il prépare

Tout est dit, rien n’est écrit. La mémoire collective dicte les interdits les tabous, l’ordre des classes d’âge, la parenté, les alliances. A l’exception du shaman, aucun n’a de prérogatives particulières, personne n’exerce sur quiconque de pouvoir coercitif et si, comme partout, en fonction de leur âge certains sont naturellement plus habiles ou attirés que d’autres vers des activités précises, chasser, pêcher, abattre des arbres, bâtir, tresser les vanneries, confectionner les hamacs, façonner les arcs , toutes et tous mettent évidemment un « point d’honneur » à tenir leur place, à participer aux échanges incessants.

   Nous savons que comme pour de nombreuses communautés l’échange qui les inaugure les installe et les renforce est celui des femmes par les hommes entre eux. Pour les Yanomami le mariage idéal est la conclusion de l’échange de leur sœur par deux hommes. La parenté , l’alliance régissent donc le mouvement et la totalité des rapports humains, échanges de femmes, de biens, de nourriture… . Parenté, activités de productions, imaginaire, échanges est-il possible que ces seuls faits culturels puissent structurer une communauté qui ignore la notion de pouvoir ?. Plus précisément demandons nous quel est alors le fait culturel qui la rend pérenne.

     Rien n’est écrit, et c’est probablement la raison pour laquelle les Yanomami passent tant de temps à s’entretenir, à converser. C’est dans l’échange verbal ouvert ou restreint que la communauté yanomami maintient à chaque instant son équilibre, son existence. Immédiatement perçu, tout ce qui est susceptible de poser problème, de déséquilibrer famille et communauté, est rapidement exprimé par l’un ou l’autre, débattu sur le champ, conduit à son règlement qui mène parfois à la violence.

     Périlleux exercice pour la reproduction d’une communauté que ces seuls échanges de biens, de femmes, de morts, périlleux exercice pour la seule parole dans une culture ou « religion », conflits ou guerres n’ont pas permis que leader ou chef ne surgissent.
 Et qui pourrait dire pourquoi celle-ci, en « équilibre » permanent, fonctionne si bien depuis tant d’années ?
 Leur conception fantasmatique du temps et de l’espace teint-elle une place prépondérante dans cette pérennité ? Qu’elle pourrait être celle de la parole ? En constituerait-elle le ferment le ciment ?

  Ici, il nous faut ouvrir une parenthèse et retenir quelques données qui nous paraissent incontournables lorsque l’on veut approcher la pensée sociale des Amérindiens, et ici, en particulier, celle des Yanomami. Ces derniers n’expriment que deux seuls nombres: thiyabi (un), borakabi (deux) ; au-delà, c’est beaucoup : bruka ; plus encore, vraiment beaucoup : bruka éparohowe.
 La notion de double, Noreshi, est primordiale pour tous et plus encore lorsqu’il s’agit de petits enfants. Les Yanomami voient d’une très mauvais œil le photographe, un simple croquis est déjà une retenue du double et à notre grande surprise ils allèrent même jusqu’à interpréter nos notes de terrains ( un jour ou à leur demande nous leur expliquions ce que nous faisons) comme étant le double de la vie quotidienne , et lors d’une décès allèrent même jusqu’à nous interdirent d’écrire..




 Le pouvoir et le champ de la parole.

    «  l’Être de la société primitive a toujours été saisi comme lieu de la différence absolue par rapport à l’être de la société occidentale, comme espace étrange et impensable de l’absence - absence de tout ce qui constitue l’univers socioculturel de l’observateur : monde sans hiérarchie, gens qui n’obéissent à personne, société indifférente à la possession de la richesse , chefs qui ne commandent pas, cultures sans morale car elles ignorent le péché, société sans classe, société sans État, etc ; bref, ce que les écrits des voyageurs anciens ou des savants modernes ne cessent de clamer sans parvenir à le dire, c’est que la société primitive est, en son être, indivisée..  ( ….)  (a-P.51)
«  La communauté primitive est à la fois totalité et unité. Totalité, en ce qu’elle est ensemble achevé, (…). Unité, en ce que son être homogène persévère dans le refus de la division sociale, dans l’exclusion de l’inégalité, dans l’interdit de l’aliénation .  (a-P.54) (….) elle ne laisse aucune figure de l’Un se détacher du corps social pour la représenter, pour l’incarner comme unité. (…) Le législateur est aussi le fondateur  de la société, ce sont les ancêtres mythiques, les héros culturels, les dieux ». (a-P. 55).
  «  (….) Loin d’être inerte, le système est en mouvement perpétuel , il n’est pas dans la statique mais dans la dynamique, et la monade primitive, loi de demeurer dans la fermeture sur elle-même, s’ouvre au contraire sur les autres dans l’intensité extrême de la violence guerrière. «  (a-P.57)




    Le temps de la parole.

  Nous sommes à 5 ° de l’équateur, les journées sont d’environ 12 heures tout au long de l’année, avec une légère différence entre l’été et la saison des pluies.
 L’étude que nous avons conduite chez eux nous a appris que Héhibewe passait 63% de son temps dans le shabono, 36,7 % à l’extérieur, que 5 heures 45 minutes d’activités de production quotidienne ( toutes confondues et non intensives) lui étaient suffisantes pour faire vivre sa famille et de surcroît, par le biais des échanges participer à la vie de la communauté, et aux relations de cette dernière avec ses voisines, alliées.
Ses loisirs comptent pour 30 % de ses journées ( 4 heures). Difficilement classable, le temps passé en entretiens constitue 16, 7 % du temps total de sa journée.

   Nous avons vu que Héhibewe consacrait quotidiennement 16,7 % de son temps à converser, participer au discours général de la communauté. Nous le savons, celui-ci par sa finalité intrinsèque, préserve et maintient en permanence l’équilibre quotidien du groupe, notamment par le  règlement d’une multitude de petits conflits générés par la vie quotidienne de l’ensemble de la population confrontée aux obligations ou contraintes fantasmatiques.
   Avec ceux de Warabawe comme chez d’autres amérindiens, nous avons constatés que ces litiges peuvent êtres fréquents, entraîner une grande violence et, par le fait des alliances, interpeller parfois toute la communauté. Si bien souvent à la suite de leur règlement le calme revient, d’autres fois, après les plus virulents, l’un ou l’autre responsable ou victime de ces désordres s’éloigne quelque temps, part vivre en forêt ou chez un parent, dans un groupe voisin.

   Peut-on considérer que la fréquence des litiges les plus graves démontre les limites de la parole qui les apaise, les règles ? Est-il pertinent de mesurer - conflits et oralité- à la densité de la population, et donc à la pérennité de la communauté ? Nous croyons pouvoir dire ici que lorsque leur fréquence et leur violence dépassent dans le temps le champ du pouvoir de la parole communautaire qui les règles, le groupe vivant dans un désordre insurmontable en vient à se remodeler, exercice en fait permanent. Il est arrivé qu’en période de plus ou moins grande tension , une personne, une famille s’éloigne quelque temps, quitte l’auvent pour aller visiter un parent.
     Notre analyse voudrait donc signifier que le facteur prédominant de l’équilibre nécessaire à la vie d’une communauté qui ne connaît que l’oralité, ignore le pouvoir pyramidal et coercitif pourrait être, dans un milieu donné la densité de la population.

   Depuis quelques temps déjà, l’ethnologie a prouvé que l’on ne peut parler d’économie de subsistance à propos de ces sociétés, mais bien au contraire d’abondance (cf. Marshall Shalins), Age de pierre age d’abondance, Gallimard, 1976). Nous savons maintenant que le temps imparti à la production alimentaire est relativement court, alors que celui accordè à la production de l’ordre social est important. Nous sommes donc conduit à penser que lorsqu’elle atteint une certaine densité de population, qui dans ces cas oscillerait entre 60 et 90 personnes (toutes classes d’âge confondues ), et donc parallèlement une certaine densité de désordre à résoudre, pour parvenir à maintenir sa cohésion, la force de l’entropie, devenant plus importante que le pouvoir communautaire, remodèle le groupe qui s’interdit toute division et / ou l’apparition d’un quelconque pouvoir coercitif qui la diviserait.

 «  Qu’est-ce que la société primitive ? «  demande P Clastres, il répond :
«  C’est une multiplicité de communautés indivisées qui obéissent toutes à une même logique du centrifuge  … C’est la guerre, comme vérité des relations entre les communautés, comme principal moyen sociologique de promouvoir la force centrifuge de dispersion contre la force centripète d’unification. (a P.88)

 Il convient ici, pour nos yeux de « civilisés », d’éclairer le terme de guerre employé par P. Clastres, et par bien d’autres avant ou après lui, se référant aux sociétés « sauvages ».
  Nous pouvons maintenant concevoir que le quotidien de la vie d’une communauté développe fréquemment des moments de tension, de violence. Toutefois, là où la densité de population n’est pas trop élevée et les ennemis éloignés, la guerre reste un événement exceptionnel, elle prend la forme de raids courts et les victimes sont relativement peu nombreuses.

   Nous voudrions clore cet exposé en rappelant que pour les communautés ( 70 à 100 personnes) Yekwana du Ventuari ( affluent de l’Orénoque), à la culture matérielle hautement élaborée, la structure de leur grande et magnifique maison circulaire ëttë, reflétait une grande partie leur organisation sociale. Toute d’abord, elle était leur représentation microcosmique de l’univers tel qu’ils l’imaginaient. Au centre de celle-ci, au pied du pilier central symbolisant l’arbre mythique par lequel le singe mythique monta dérober le manioc aux dieux, était enterré le «  chef », l’homme le plus ancien du village. L’intérieur de cette ëttë était divisé en deux grandes parties, l’une, centrale, réservée aux hommes. L’autre annulaire séparée du centre par un paroi d’écorce était divisée en espaces familiaux.
    Notre dernier terrain chez les Yu’pa, habitants de la Sierra de Périja à l’ouest du Venezuela, occupé par des communautés de 50 à 70 personnes (vivant en famille dispersées) nous a permis de découvrir, avant qu’elle ne disparaisse totalement , une forme d’ordonnancement de la parole. Le Tiyotio, avait pour support un dessin personnel et invariable, tracé à l’origine sur une planche de balsa, aujourd’hui sur du papier ; Sa pratique était réservée aux chefs de famille. Une conversation de cet ordre était toujours conduite sur le même rythme, la même scansion et s’ouvrait impérativement par la locution : «  Kano or mak’an » ( ce que je vais dire est vari). Les litiges importants étaient toujours traités sans que les antagonistes ne s’adressent directement la parole.

   Quelle parole pour quelles lois , quels rapports, quels liens sociaux a-t-on adressés à ces hommes pour que leurs sociétés connaissent toutes le triste et déplorable destin qui est le leur . A leurs yeux – ou plus précisément peut-être, à leurs esprits-, de qu’elle impensable, incroyable violence sommes- nous producteurs pour que ces cultures s’évanouissent, disparaissent aussi rapidement ? Quel «  esprit » nous habite, nous anime si ce n’est celui de la guerre ?

  Les textes « fondateurs » sont-ils à lire entre les lignes ? N’est-ce pas dans le silence des lois que se perçoit le symbole qu’elle ne veulent pas dire ?

                                  Alex Lhermillier
 

A) Archéologie de la violence . Pierre Clastre –(ed.L’aube-Essais)